La situation politique et sociale en bref…

Dans le numéro de Mars 2011 d’Offensive (le trimestriel d’Offensive libertaire et sociale), trois pages qui font le point sur la situation politique et sociale aux Philippines (les 43 de Morong avaient été libéré-e-s peu avant la publication de l’article).

Les Philippines : comment ça va la démocratie ?

Les Philippines sont un pays pauvre : 80% des habitants sont des paysans, pour la plupart sans-terre (voir encadré 1). Les colonisations espagnole (jusqu’en 1898) et américaine (jusqu’en 1946) expliquent la situation économique actuelle. Le pays est faiblement industrialisé et n’exporte quasiment rien, hormis des produits bruts (agricoles et miniers). Sa principale richesse est sa propre population : 10% des philippin-e-s (8 millions de personnes) travaillent à l’étranger et l’économie dépend de l’argent qu’ils/elles envoient au pays. C’est une émigration en grande partie féminine et généralement provisoire (voir encadré 2).

Le front philippin de la « guerre mondiale contre le terrorisme »

Depuis 2001, prenant Abu Sayyaf[1] et ses liens avec Al Qaeda comme prétextes, les États-Unis ont renforcé leur soutien à la guerre anti-insurrectionnelle menée par l’armée philippine. C’est sous la dictature de Ferdinand Marcos, au début des années 1980, et avec l’aide des États-Unis, que l’armée avait commencé à utiliser les techniques de la guerre anti-insurrectionnelle pour essayer de mettre fin à l’insurrection armée communiste, née à la fin des années 1960. En 1986, Marcos a été renversé et le nouveau régime, dirigé par Cory Aquino, toujours appuyé par les États-Unis, a continué sa « sale guerre ». Les vigilantes (escadrons de la mort) ont alors fait leur apparition, terrorisant, torturant et assassinant les militant-e-s progressistes et les populations civiles favorables à l’insurrection armée.

En janvier 2002, George W. Bush, avec l’appui inconditionnel de la présidente des Philippines, Gloria Macapagal Arroyo (GMA), a ouvert, dans l’archipel, un « deuxième front » à la « guerre contre le terrorisme », appelé « Operation Freedom Eagle ». Depuis, sous le nom d’Oplan Bantay Laya, l’Armée philippine mène donc une guerre à la fois contre Abu Sayyaf et le mouvement séparatiste moro (au sud du pays), mais aussi contre l’insurrection armée communiste (dans l’ensemble de l’archipel). En juin 2006, GMA a promis de mettre fin, d’ici la fin de son mandat (juin 2010), à la guerre populaire menée par la NPA (New People’s Army) et le CPP (Communist Party of the Philippines). Cette « guerre totale » contre le CPP-NPA s’est traduite par une aggravation de la militarisation des campagnes et des exploitations agricoles, comme par exemple à l’hacienda Luisita (voir encadré 3). Cette « guerre totale » est également synonyme de déplacements nombreux de populations civiles et d’une augmentation dramatique du nombre des victimes de violations des droits humains.

Il est difficile de chiffrer exactement les victimes d’Oplan Bantay Laya. Mais les organisations luttant contre les violations des droits humains estiment que plus de 1 200 personnes ont été assassinées ou ont « disparues » depuis 2001. Sont tout particulièrement visés les membres de syndicats de paysans (comme KMP) et de travailleurs, d’organisations de femmes (comme Gabriela), de défense des droits humains (comme Karapatan) et d’organisations politiques progressistes. Mais on compte également parmi les victimes des journalistes, des membres d’organisations étudiantes, des leaders de minorités ethnolinguistiques, des ecclésiastiques, etc. Le cas des “43 de Morong” est sans doute le plus connu et emblématique de la répression qui touche les personnes investies dans l’amélioration concrète des conditions de vie des communautés les plus pauvres.

Les « 43 de Morong »

La situation sanitaire est déplorable et la population, dans les villes comme dans les campagnes, a largement recours à ces « personnels de santé communautaire », des bénévoles formés aux premiers soins et aux médecines traditionnelles (phytothérapie, massages et acupuncture notamment).Le 6 février 2010, 43 personnels médicaux ont été arrêtés par des militaires et des policiers, dans la ville de Morong (province de Rizal). Parmi les 43, figurent deux médecins, deux sages-femmes et un infirmier, et surtout des travailleurs et travailleuses de santé communautaire.

Au moment de leur arrestation, les « 43 de Morong » suivaient une formation pour soigner en l’absence d’équipements médicaux. Leur formation était sponsorisée par deux ONG, Community Medicine Foundation (COMMED) et Council for Health (CHD), deux ONG connues et reconnues pour leur engagement dans la santé communautaire. Les militaires ont accusé les « 43 de Morong » d’être des membres de la Nouvelle Armée Populaire (NPA) s’entrainant à la préparation d’explosifs. Ce n’est pas la première fois que des personnels de santé communautaire sont, aux Philippines, accusés d’être membres de la guérilla communiste et cette répression s’inscrit dans la logique de lutte contre-insurrectionnelle dont sont victimes les communautés les plus pauvres.

L’arrestation des « 43 de Morong » a été entachée de nombreuses violations des droits humains : tortures psychiques, physiques et à caractère sexuel pendant cinq jour dans le Camp de Capinpin à Tanay (province de Rizal). De plus, les « 43 de Morong » n’ont pas été informé-e-s des raisons de leur arrestation et n’ont pas pu recevoir la visite d’avocats. De nombreuses manifestations ont, aux Philippines, exigé la libération des « 43 de Morong ». Elles ont permis que leurs proches puissent les visiter dans le camp militaire de Bagong Diwa (« Nouvelle conscience ») dans lequel ils/elles sont maintenant détenu-e-s. Une bataille juridique pour leur remise en liberté a été lancée, mais aussi une bataille politique pour faire pression sur le nouveau président, Benigno Aquino (voir encadré 3) : celui-ci, dont le père a été un prisonnier politique sous la dictature de Ferdinand Marcos, a en effet été élu grâce à ses discours réformistes, notamment au sujet des droits humains.

En France, il y a 50 000 philippin-e-s. C’est l’une des communautés qui a la plus forte proportion (près de 90%) de sans-papiers. C’est aussi une communauté que l’on voit peu dans l’espace public, puisqu’elle est essentiellement composée de femmes travailleuses domestiques, vivant au domicile des employeur-se-s, dans les beaux quartiers parisiens et sur la Côte d’Azur. Tous les ans, plus de 20 000 touristes français-e-s se rendent aux Philippines… Et les solidarités internationales dans tout ça ? Depuis quelques mois, un site internet (Solidarités Philippines) diffuse des informations sur les luttes menées aux Philippines et relaient les initiatives prises ici : des communiqués de soutien et des conférences-débats. En espérant construire, en France, une solidarité concrète, politique, avec les philippin-e-s vivant ici et avec les luttes menées, ici et là, contre le capitalisme et toutes les formes de néo-colonialisme.

 

Batang Sora (Solidarité Philippines)

Encadré 1 : Les paysans et la lutte pour la réforme agraire

Malgré le vote, en 1988, d’une loi prévoyant la redistribution de plus de 10 millions d’hectares de terres détenues par de grandes propriétés agricoles (les haciendas), 75% des paysans sont sans-terre. Seulement 1.9 million d’hectares ont été distribuées, mais moins de 20% de ces terres l’ont en fait été réellement, en raison de longues procédures judiciaires ou de la possibilité donnée aux propriétaires de distribuer des actions (et non la terre). La plupart des paysans versent 30% à 90% de leur récolte au propriétaire pour lequel ils travaillent et le salaire journalier moyen des ouvriers agricoles varie de 3 à 5 euros, mais il est parfois inférieur à un euro. Alors que les minorités ethnolinguistiques se sont vues reconnaitre leurs droits sur leurs « terres ancestrales », elles luttent, comme les communautés de paysans et de pêcheurs, contre les exploitations minières, agricoles ou forestières et les complexes touristiques qui les dépossèdent de leurs moyens de subsistance. Par ailleurs, l’agrocolonialisme se traduit par l’utilisation croissante des terres pour la production de biofuel à destination des marchés occidentaux et par l’achat de plusieurs millions d’hectares par des pays étrangers (Corée du Sud, Chine, Qatar…) pour produire des céréales pour leurs propres populations. Les paysans sont les premières victimes des violations des droits humains : depuis 2001, plus de 420 paysans ont été assassinés et le syndicat paysan Kilusang Magbubukid ng Pilippinas (KMP) a perdu 148 de ses membres.

Encadré 2 : Les femmes philippines et la mondialisation du care

La moitié des migrants philippins sont des femmes. Elles sont recrutées pour aller travailler aux États-Unis, dans les pays du Golfe ou les grandes villes d’Europe et d’Asie du Sud-est. Elles sont surtout employées comme infirmières, aides-soignantes, nounous, travailleuses domestiques, institutrices ou hôtesses de bar. Leur migration illustre le phénomène, notamment étudié par la sociologue américaine Arlie Hochschild, de « mondialisation du care ». Le care est un terme anglais sans réél équivalent français. Il peut être rendu  par les termes de sollicitude, de soins ou d’attention. Le care désigne toutes les relations d’aide, exercées dans la sphère privée ou publique. Pour prendre soin des malades, des personnes âgées et des enfants ou pour accomplir les tâches domestiques, les pays développés recourent de plus en plus aux femmes des pays les plus pauvres (dont les femmes philippines). Le travail de care accompli par ces femmes profite aux hommes, mais aussi aux femmes des pays d’accueil.

Encadré 3 : Le symbole de l’Hacienda Luisita

L’Hacienda Luisita est une plantation de sucre de 6 500 hectares détenue par le clan Conjuangco-Aquino, auquel appartient Benigno Aquino , l’actuel président. Dans le cadre de la réforme agraire (loi de 1988) et pour éviter la redistribution de ses terres, le clan a transformé une partie de ses terres en terrains de golf et surtout il a invoqué une clause permettant non pas d’attribuer directement des terrains aux travailleurs de la plantation, mais de les déclarer « co-propriétaires » ce qui leur donnerait accès à une part des bénéfices. De diverses façons, le clan s’est en fait toujours s’opposé au partage des profits. En novembre 2004, pour briser le mouvement de résistance des paysans et de leur famille, des militaires ont été envoyés : un millier de soldats ont pris d’assaut la plantation. Douze grévistes et deux enfants ont été tués et des centaines de travailleurs blessés dans le « massacre de l’Hacienda Luisita ». Aujourd’hui, les quelques 10 000 paysans qui travaillent sur l’Hacienda n’ont toujours pas reçu la moindre parcelle de terre : l’accord qui avait été proposé par les propriétaires est toujours devant les tribunaux. Par ailleurs, les victimes du massacre et leurs proches continuent à demander justice : aucun responsable n’a été jusqu’à maintenant désigné officiellement. Sur le partage de la terre, comme sur le massacre, le nouveau président, Noynoy Aquino, n’a pas publiquement pris position.

Encadré 4 : Benigno « Noynoy » Aquino : le président du changement ?

Noynoy Aquino a été élu président en mai dernier. Il est le fils de Ninoy Aquino (un opposant de Marcos, assassiné en 1983) et de Cory Aquino (qui a présidé les Philippines de 1986 à 1992, après le People Power). Noynoy Aquino a été élu grâce à un fort soutien populaire, dû à l’aura de ses parents et à ses discours réformistes, en particulier en faveur des pauvres et des droits humains. Depuis son arrivée au pouvoir, Noynoy Aquino a reconnu que l’arrestation des « 43 de Morong » était entachée d’irrégularités et a annoncé la reprise des négociations de paix avec le CPP-NPA-NDF et les mouvements de libération moro. Mais il a, dans le même temps, prolongé Oplan Bantay Laya qui se terminait normalement avec le mandat de l’ex-présidente (GMA) et les seuls prisonniers politiques qu’il a libérés sont des militaires putschistes.

 

Pour aller plus loin :

Solidarités Philippines : https://solidaritesphilippines.wordpress.com/

Pétition pour les « 43 de Morong » : http://www.petitiononline.com/FreeD43/petition.html

Karapatan (organisation de défense des droits humains) : http://www.karapatan.org (en anglais)

Desaparecidos (organisation de proches de disparu-e-s) : http://desaparesidos.wordpress.com (en anglais)

KMP (organisation de paysans) : http://kilusangmagbubukid.weebly.com/index.html (en anglais)

Gabriela (organisation de femmes) : http://gabrielanews.wordpress.com (en anglais)

Migrante International (organisation de migrant-e-s philippin-e-s) : http://migrante.tripod.com/ (en anglais)


[1] Un groupe armé plus proche du banditisme que de l’islam politique auquel il se réfère néanmoins.

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