Militarisation et présence militaire américaine

La fin de la dictature militaire de Ferdinand Marcos en 1986 n’a pas été synonyme d’une moindre militarisation de l’archipel. Par leurs multiples tentatives de coup d’état comme par leur présence aux plus hauts niveaux de l’appareil étatique, les militaires sont restés des acteurs politiques importants. Après 1986, à l’apparition des vigilantes (escadrons de la mort), s’est ajoutée la création des CAFGUs (Citizen Armed Force Geographical Unit) : des civils auxiliaires de l’Armée, dont le nombre est estimé à 60 000, souvent impliqués dans les cas de violations des droits humains. De plus, après 2001 et dans le cadre de la déclinaison, aux Philippines, de la « guerre contre le terrorisme », sous le nom d’« Operation Freedom Eagle », l’Armée philippine a développé les techniques contre-insurrectionnelles (notamment avec Oplan Bantay Laya), qui se traduisent par une militarisation des campagnes.

L’histoire de la présence militaire américaine ne date pas de 2001. Après la guerre coloniale de 1898-1913, les États-Unis ont placé les Philippines sous le régime du « commonwealth » en 1935. Au sortir de la guerre du pacifique, en 1946, ils ont officiellement octroyé l’indépendance aux Philippines, même si des accords économiques inégaux (le Bell Trade Act de 1946, puis le Laurel-Langley Agreement en 1955) ont été conclus. La présence américaine s’est alors matérialisée par d’importantes bases militaires, à Subic et Clark, qui ont durablement assuré aux États-Unis leur présence militaire dans la mer de Chine. Ces bases ont notamment été très importantes lors des guerres de Corée et du Vietnam. Utilisées comme lieu de « repos » pour toutes les troupes du Pacifique, en temps de paix comme en temps de guerre, ces bases étaient entourées de centaines de bordels : au début des années 1990, on estimait que plus de 50 000 femmes prostituées travaillaient grâce à la clientèle militaire américaine. Mais en 1992, le sénat philippin a refusé de renouveler le bail accordé à l’Armée américaine et les bases ont été fermées.

La décision du sénat en 1992, qui s’explique davantage par la conjoncture politique du sénat d’alors que par un consensus des élites nationales sur la question, ne signifie pas que les Philippines ont depuis récupéré la souveraineté militaire sur leur territoire. En effet, dès 1999, les États-Unis et les Philippines signaient le RP-US Visiting Forces Agreement (VFA). Parmi ses nombreuses dispositions, le VFA autorise, sans aucune restriction, les mouvements de vaisseaux de guerre et d’avions militaires américains sur les eaux et dans les airs nationaux. Le VFA dispense les soldats américains de visa pour entrer sur le territoire philippin et il permet aux soldats américains accusés de crime sur le sol philippin de rester sous la juridiction américaine (cette disposition a notamment été utilisée pour protéger des soldats américains accusés de viol par des femmes philippines). Enfin, le VFA dispense de taxes et de quotas les importations de matériels militaires en provenance des États-Unis.

Par ailleurs, depuis 1991, ce qui est décrit comme des « exercices militaires » conjoints des armées américaines et philippines, sous le nom de « Balikatan », ont régulièrement lieu. Ces « exercices » ont été arrêtés en 1995 en raison du fort mouvement de protestation, mené par les forces progressistes et la hiérarchie catholique. Ils ont repris en 1999. Ces « exercices » conjoints permettent aux États-Unis et aux Philippines d’unifier leur commandement, d’entrainer et de former leurs troupes respectives, mais également de mener, sous couvert d’« exercices », des opérations militaires – en particulier à Mindanao et dans l’archipel de Jolo. Les Balikatan sont aussi l’occasion pour les États-Unis et les Philippines de mener des opérations contre-insurrectionnelles sous couvert d’opérations humanitaires : rénovations et construction d’écoles et d’infrastructures, installation de services médicaux et vétérinaires, etc. Cela a été le cas, par exemple, lors de Balikatan 2006, lorsque les troupes américaines (1 500 hommes) et philippines ont porté secours aux victimes d’un glissement de terrain à Leyte. Un autre exemple est la réalisation, lors de Balikatan 2007, de la construction sur l’ïle de Jolo, d’une route de quatre kilomètres.

Les Balikatan sont souvent le prétexte à la militarisation des campagnes et ils se déroulent souvent là où l’État veut contenir les mouvements de paysans. Ainsi, en 2010, il a été révélé que certains des futurs « exercices » auraient lieu dans l’Hacienda Luisita, alors que les propriétaires de l’hacienda refusent toujours de partager, conformément à la loi de 1986, la terre avec la dizaine de milliers de paysans qui y travaillent et que des manifestations ont régulièrement lieu. Depuis mars, une quinzaine de soldats américains ont été vus dans l’hacienda, puis des véhicules avec le sigle « RP-US Balikatan Exercises » en octobre dernier. Les militaires auraient proposé, dans les villages les plus pauvres, de construire des bâtiments de trois étages qui pourraient servir de centre d’évacuation et de centre médicaux. Depuis juin, le recrutement des CAFGUs se seraient intensifié sur le domaine. Ainsi, dans le barangay Asturias, où vivent 300 familles, le 70e bataillon d’infanterie s’est installé sur un terrain de 600m2 et les CAFGUs a commencé par disposer de cinq huttes. Fin octobre, quatre huttes pour les CAFGUs se sont ajoutées : les militaires sont omniprésents dans ce barangay.

Advertisements
This entry was posted in militaires, présence américaine. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s